Le dessin, ça sert à quoi ?

Cette nuit, vers 1 heure, alors que j'avais du mal à trouver le sommeil, je me suis mis à réfléchir à l'utilité du dessin. Avouons que, tout de même, faut pas être net pour réfléchir à ce genre de sujet à cette heure de la nuit. Je ne suis pas net.

Il n'y a pas trente-six possibilités. Soit le dessin ne sert qu'à "faire joli", soit il sert à expliciter d'une manière plus efficace. Prenons le cas de quelqu'un qui va vous demander sa route. Vous pouvez lui expliquer un itinéraire en lui disant de prendre la première route à droite puis de compter la troisième route à gauche, de tourner après le deuxième rond-point, de passer devant le gros chêne, de rouler encore deux kilomètres et de bifurquer à la patte d'oie en suivant les petits cailloux semés par le Petit Poucet jusqu'au château de la Belle au bois dormant... Mais vous pouvez aussi faire un plan. Souvent, le plan sera plus pratique. Une carte routière est sans doute plus efficace que des indications écrites, sauf dans certains cas. L'idéal est souvent de pouvoir concilier les deux modes de communication, à mon avis.
Prenons un autre exemple, celui d'un mode opératoire technique. Admettons que nous devions expliquer comment effectuer une réparation sur une automobile (ou un ordinateur ou ce que vous voudrez). Bien. L'image, qu'elle soit photographique ou dessinée, sera très intéressante pour montrer la disposition des éléments sur lesquels intervenir. On montrera que la vis A se trouve à la droite de la pièce B dans l'axe du composant C. Maintenant, comment voudriez-vous montrer par un dessin qu'il convient d'appuyer à mi-course sur le bouton D et de lui faire faire un quart de tour à droite avant de le relever de trois millimètres en maintenant une pression de deux kilo newton ? L'idéal est bien souvent de pouvoir associer et l'illustration et la description écrite ou parlée. Il me semble, du moins. Pour autant, il me semble aussi que de toutes les méthodes, la meilleure reste dans bien des cas celle de l'expérimentation in situ. Si quelqu'un peut vous expliquer comment réaliser quelque chose en vous le montrant, en vous guidant, en vous conseillant, je pense que la compréhension est alors presque assurée.
L'image a pour elle de s'affranchir de la langue. Peut-être pas toujours, ce serait trop simple, mais souvent, on va dire. Je suppose que, à quelqu'endroit de la planète, à qui que ce soit que vous vous adressiez, l'image sera comprise. Avec quelques limites, sans doute, mais elle sera comprise en partie. Vous montrez une photographie de votre petit hamster préféré à un enfant et celui-ci comprendra sûrement que vous lui montrez l'image d'un animal. Il ne comprendra peut-être pas qu'il s'agit là de votre animal de compagnie préféré, que c'est un rongeur de petite taille et ce que vous voulez lui raconter en lui montrant cela, mais bon, je suppose tout de même qu'il comprendra tout de même plus de choses que si vous tentez de lui faire comprendre que vous avez un hamster alors que vous ne parlez pas du tout la langue de l'enfant. Disons que je serais bien ennuyé si je devais expliquer à un habitant de Vladivostok que Roger, mon hamster adoré, adorait courir comme un fou dans sa petite cage. Ceci dit, je n'ai pas de hamster par précaution. Je n'aimerais pas du tout me retrouver dans une situation où je devrais expliquer tout ça à quelqu'un dont je ne partage pas la langue. Ce serait embarrassant au possible.
On a coutume de dire qu'il arrive qu'un petit dessin est plus explicite qu'un long discours. Bon. Je ne sais pas trop si cela est vrai et je reste globalement plutôt réservé sur le sujet. Souvent, on entend dire cela à propos des dessins d'actualité. Un caricaturiste, dans un quotidien, va nous dire en un petit dessin ce qu'il pense de tel ou tel sujet. On va comprendre rapidement où il veut en venir, c'est sûr, mais ce qui au moins aussi certain, c'est bien que nous serons loin de l'analyse complète et approfondie. Le fait que l'on admette que les jeunes enfants comprennent plus facilement un livre d'images que le dernier ouvrage de Descartes (René) ne dit en rien que l'image est plus forte que le texte et j'attends toujours qu'un auteur de BD s'attaque au "discours de la méthode".

Mais le sujet de ma réflexion de cette nuit n'était pas cela. Je me suis simplement demandé s'il n'était pas temps, pour moi qui me targue d'être dessinateur humoristique, de mettre un peu plus de sens dans mes productions picturales. Faire un dessin, c'est plutôt simple pourvu que l'on ait acquis une certaine technique. Au fil des ans, on met à profit tout un tas d'automatismes qui permettent de construire un dessin facilement. On fait de l'esbrouffe. Je peux faire tout un tas de dessins en quelques heures mais il est déjà bien plus compliqué de faire en sorte que ces dessins aient un intérêt.
Donc, j'en arrive à me dire qu'il serait sans doute intéressant que je réfléchisse un peu plus à ce que je fais et que, tant qu'à dessiner, je m'attache à donner du sens à tout ça. Et c'est là que j'en arrive au gros problème auquel je me heurte : des idées, je n'en ai pas plus souvent que vous.
Pendant quelques temps, j'ai été confronté à une question pour laquelle je ne parvenais pas à trouver une réponse satisfaisante. Cette question est que je ne comprenais pas pourquoi certains dessinateurs me semblent bien meilleurs que moi alors que, en toute modestie, je considère que d'un point de vue purement technique, je les vaux bien. Et bien ma foi, j'ai trouvé la réponse à la question et je crois que ça n'a pas fini de m'empêcher de dormir. La réponse est que le dessin, même s'il est globalement médiocre, porte une idée qui, elle, ne l'est pas. Finalement, un bon dessin (ou une bonne photographie, ou tout autre chose du genre) n'est pas à juger pour sa qualité technique. On remarquera aussi qu'il en va de même pour les autres activités "artistiques", pour la littérature comme pour la musique, la sculpture ou la cuisine. Ecrire remarquablement une langue ne fait pas un roman passionnant ; maîtriser les accords et un instrument de musique ne fait pas tout...
On en arrive alors à ce qu'est un artiste. J'ai toujours refusé que l'on me considère comme un artiste et j'ai enfin compris pourquoi. Plus qu'un artiste, je suis un "honnête" tâcheron. Je veux bien essayer d'améliorer tout cela mais je ne sais pas si cela est seulement envisageable. En attendant, je ne suis pas peu fier de faire tout un billet sur le thème du dessin sans en montrer. Non mais !

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