C'est bien brouillon (tout ça)

Habituellement, en matière de dessin, j'ai une méthode de travail plutôt "roquènerole". Je travaille sans filet. Je prends une feuille de papier et un semblant de début d'ébauche d'idée et je pars à l'aventure, armé d'un crayon et d'une gomme. Une fois que le dessin me semble correct, j'encre. Aujourd'hui, j'ai eu une idée de dessin et j'ai préféré en passer par l'étape des brouillons, des recherches.

La méthode de travail habituelle a ses bons et mauvais côtés. Au rang des bons côtés, on peut noter l'économie de papier et le gain de temps. Pour ce qui concerne les mauvais côtés, on remarque un certain manque de réflexion, une construction souvent bancale, une trop forte dose d'improvisation.
Par exemple, je commence un dessin sur une feuille de papier A4 avec un petit bout d'idée. Une idée en amenant une autre, je veux ajouter tel ou tel élément et là, je ne le peux pas parce qu'il n'y a pas la place sur la feuille. Ça semble bien ballot mais c'est un problème auquel je suis assez souvent confronté. Admettons que je veuille dessiner une moto comme ceci ou comme cela. J'ai une idée de moto amusante. Bien. Je dessine les roues, un début de cadre ou une esquisse de moteur. Et là, je me dis que je pourrais mettre l'un de mes motards à l'air particulièrement éveillé. Sauf que ça ne rentre pas. Ou alors, un motard sans tête. Mais un motard sans tête, c'est comme s'il n'avait pas de queue non plus, vous voyez ? Un motard sans tête, c'est comme un canard décapité qui court dans tous les sens et qui fait tant rire les spectateurs de ce beau spectacle[1].
Et alors, parfois, je me dis qu'il faut que j'en passe par la laborieuse étape du brouillon. Je le fais rarement parce que je n'aime pas le labeur. Aujourd'hui, j'ai eu une idée amusante de dessin à faire avec la Peste. Rapidement, j'ai compris que ça n'allait pas pouvoir être un dessin que j'allais pouvoir jeter sur le papier sans y réfléchir à deux fois. J'avais l'idée globale mais il était impérieusement nécessaire de faire des brouillons pour pouvoir trouver où tout mettre en place, pour que ça puisse fonctionner, pour que ça soit compréhensible.
Avant de me résoudre à faire des brouillons, vous pensez bien, j'ai essayé de faire sans. Ça a été un échec cuisant. En moins de dix minutes, j'ai compris que la tâche était vouée à cet échec. Non. Il fallait se poser et réfléchir à tête reposée[2].
Une feuille de papier, un crayon, une gomme et c'est parti. Le premier brouillon m'a permis de concevoir quelques bricoles mais ça ne marchait pas vraiment.

Brouillon premier
Une autre feuille de papier et je m'y remets. J'arrive à régler quelques problèmes et je commence à trouver un début de mise en place des éléments mais ce n'est pas encore tout à fait ça.
Je me tourneboule les méninges à la recherche d'idées que je pourrais ajouter à celle de départ pour parfaire mon œuvre incomparable[3]. Pour que le dessin puisse fonctionner, il faut qu'il puisse être lisible et compréhensible au terme d'un minimum d'efforts de la part du lecteur. J'ai envie que l'on soit obligé de promener son regard dans le dessin pour le comprendre. J'ai envie que ce soit un jeu au terme duquel naîtra un sourire de contentement.

Brouillon deuxième
J'attrape une troisième feuille de papier et je me remets au travail. Ça avance. Je tiens compte des recherches précédentes, j'ajoute, j'imagine de nouveaux trucs. J'ai le cerveau en ébullition. Je bois un grand bol de café et me roule un nouveau clope. Je suis un artiste créateur en plein acte de création. Je suis la preuve vivante de la supériorité intellectuelle de l'homme sur le lombric dans la mesure où ce dernier est bien incapable de boire du café en fumant une cigarette et en noircissant une feuille de papier[4]. Je sue à grosses gouttes et je dois fixer une large éponge sur le front pour que ces gouttes ne viennent pas s'écraser à la surface du papier et le détremper irrémédiablement. C'est un vrai sacerdoce et j'ai conscience d'agir gratuitement pour la beauté du geste et pour mon fidèle public chaque jour plus important qui mérite le meilleur et mieux encore parce que je l'aime et qu'il m'aide à vivre et sans qui je ne serais rien ou, du moins, quelque chose de tellement insignifiant que je pourrais dès lors regretter de ne pas être un lombric.

Brouillon troisième
Et là, je ne sais pas ce qu'il se passe. Je décide d'arrêter et d'aller faire quelques photos d'un site que j'ai remarqué depuis plusieurs années sans jamais prendre le temps d'aller le photographier. Parce qu'il ne pleut plus et malgré le fait que le soleil ne brille pas non plus[5], je prends la voiture et je vais faire ces photographies.
Du coup, j'ai abandonné l'idée de dessin et je me demande maintenant si ça vaut vraiment la peine que je le continue.

Notes

[1] Moi, je n'ai jamais assisté à cela mais on m'a raconté et j'ai entendu dire.

[2] comme Robespierre ou le canard dont je parlais plus avant.

[3] Sans qu'il soit ici question de notion qualitative.

[4] Si vous avez la preuve du contraire, je publierai un rectificatif.

[5] Sauf par son absence.

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