Faut reconnaître, la Dordogne, ça peut être joli. Pas beaucoup plus que bien d'autres départements et juste un peu plus que certains parmi les plus moches. Il y a du beau, en Périgord, on peut pas le nier. Mais il y a aussi du sacrément redoutable question affreuseté. C'est comme partout.
La Dordogne, à la base, j'imagine que c'est une cambrousse comme une autre. Ni meilleure ni pire. Il y en a qui vont vous raconter que c'était déjà forcément beau dans les temps lointains vu que l'homme préhistorique y traînait déjà ses guêtres. Sauf qu'il était aussi ailleurs et qu'il était là sans doute plus pour des raisons pratiques que pour des questions esthétiques. Faut bien le dire, ils devaient être aussi sensibles que nous autres, hommes modernes, aux contingences bien matérielles. Trouver de l'eau, trouver des terrains de cueillette et de chasse, trouver du bois pour faire du feu, trouver des endroits où s'abriter. Pas grand chose de neuf en quelques milliers d'années, si l'on y réfléchit bien.
Quand on écoute les promoteurs du département, laudateurs tout ce qu'il y a de plus excessif, qui marchent main dans la main avec les commerçants et les industriels locaux du tourisme, le Périgord serait un endroit béni des dieux fait pour les plaisir de l'œil et du palais. Ils nous parlent de ces splendides châteaux, de ces falaises magnifiques qui surplombent les vallées de la Vézère et de la Dordogne ; ils nous engraissent avec les oies et canards gras qu'accompagnent avec superbe les pommes de terre sarladaises et le bon vin de Bergerac mais ils ne précisent pas que le quotidien du Périgourdin a toujours été bien éloigné de ces images charmeuses et idylliques. Non ! Le Périgord n'est pas une terre riche. Non ! Tous les Périgourdins n'habitent pas des châteaux majestueux ou des fermettes si typiques. Il n'y a pas si longtemps, avant que l'on se décide à faire du Périgord un grand parc d'attraction à taille réelle, la vie de l'autochtone n'était pas bien folichonne.
Terres difficiles à travailler, climat pas si clément que ça, enclavement presque total, industrie maigre et exploiteuse, voilà ce qu'était la vie du Périgourdin d'avant-guerre. Ici, on mangeait plus souvent une soupe constituée de ce que l'on trouvait que de la gastronomie périgourdine riche en truffes. On avait souvent deux ou trois métiers. On avait un peu de terre que l'on cultivait et on travaillait à l'usine ou dans une carrière. On tirait le diable par la queue et on faisait comme on pouvait.
En 1963, André Malraux décide qu'il faut protéger et reconstruire Sarlat, ville devenue symbole du Périgord Noir. C'est que Sarlat n'était plus qu'un tas de ruines. La ville était pauvre. Le tourisme n'était pas développé comme aujourd'hui. C'est après guerre que le tourisme est né. La découverte de la grotte de Lascaux a bien aidé. Ça allait faire causer du pays et faire venir des gens. En quelques années, la Dordogne allait devenir indissociable d'une certaine idée de la préhistoire, celle des grottes ornées et de l'homme de Cro-Magnon. Un peu comme s'il y avait eu l'émergence spontanée d'une nouvelle espèce d'hommes née ici à partir de rien ou, à la rigueur, d'une impulsion divine.
On a senti là qu'il y avait matière à faire venir le cochon de touriste et à le faire cracher au bassinet. Et paf ! On a sorti la gastronomie périgourdine. On l'a quasiment inventée de toute pièce à partir de l'existant. On lui a donné des lettres de noblesse et on l'a faite remonter à des temps immémoriaux. Pour un peu, on n'aurait pas hésité à prétendre que Cro-Magnon se délectait déjà de pommes de terre cuites dans de la graisse de canard. On n'a pas trop osé tout de même.
Les châteaux, les maisons bourgeoises, les ruines ont été l'objet de toutes les attentions. L'Etat s'est porté acquéreur de certains sites, des propriétaires privés se sont mis à restaurer et à organiser des visites. On a parlé des mille et un châteaux du Périgord. La bonne blague !
D'ailleurs, ces châteaux, du moins pour les plus anciens d'entre-eux, prouvent par leur présence que la vie n'a pas dû toujours être une partie de plaisir. Ils n'ont pas tous été bâtis pour faire joli. La plupart sont là pour s'abriter, se défendre. C'est qu'aux premiers temps du Moyen-Âge, on venait piller la région avec plaisir lorsque l'on était un peu barbare. Et puis, il y a eu la guerre de cent ans. Et les guerres de religion. Et les grandes épidémies. Et puis la phylloxéra qui a détruit la quasi totalité du vignoble du Bergeracois et d'ailleurs.
La condition de l'agriculteur-ouvrier du temps des forges que l'on trouvait un peu partout dans le nord du département ne devait pas être enviable. Si j'aime me promener et faire des photos du côté de Savignac-Lédrier, j'imagine qu'il ne devait pas être très agréable d'y être employé. Le château qui surplombe la forge donne une idée (peut-être fausse) du joug que faisait porter le seigneur au monde ouvrier.
Eugène Le Roy, l'écrivain de Hautefort, explique la vie de la paysannerie au début du 19e siècle d'une manière, je le pense, assez juste. Il en ressort que cette vie là n'était pas une vie facile faite de volailles grasses et de champignons savoureux. Les révoltes paysannes successives qui eurent lieu depuis la fin du 16e siècle jusqu'à la Révolution française furent férocement réprimées par les seigneurs locaux. Les paysans pauvres qui avaient déjà du mal à survivre devaient prendre sur leurs minces récoltes pour payer les impôts. La famine ou du moins la disette n'était pas chose rare en Périgord. Largement boisé, le territoire permettait de se nourrir des châtaignes que l'on pouvait récolter, certes, mais cela suffisait-il à manger à satiété ? Je n'en suis pas certain. Quoi qu'il en soit, l'ordinaire de la paysannerie ne devait pas être à l'unisson de cette gastronomie locale que l'on tente de nous faire croire ancestrale et commune.
La photo qui illustre ce billet a été prise un peu par hasard. J'ai vu cette masure délabrée faite de planches disjointes recouvertes par endroit de restes de panneaux d'aggloméré. Sans doute était-ce habité il n'y a pas si longtemps. Il reste des vestiges d'ameublement à l'intérieur. Un vieux lit en fer, une table cassée. Qui vivait là ? Je l'ignore. Je revenais de Saint-Geniès où je m'étais extasié une fois de plus sur les maisons exceptionnelles du village. Cette maison en planches se trouve presque à côté de ce village et je me suis dit que le contraste marquait bien la dichotomie entre ce que l'on veut raconter du Périgord et la réalité, passée ou présente, de ce département, beau par ailleurs et assez agréable pour que je ne souhaite pas en partir.
Dordogne, charme et volupté
Ah ! Qu'est-ce qu'on leur raconte pas pour les faire venir, aux touristes ! Et vas-y qu'on te balance du château ! Et vas-y qu'on te fasse saliver avec du foie gras et de la truffe ! Et vas-y qu'on te raconte des monceaux de bobards !
1 De arielle - 28/07/2013, 19:21
Taratata !
Que dire de mon département alors!
Avant l'avénement du tourisme : peu de terres cultivables, peu d'élevage, pas d'industrie sauf les parfumeries de Grasse et la culture des fleurs, beaucoup de forêt peu exploitable. Bref le pays du peu, du frugal et pourtant ici aussi l'homme préhistorique s'est installé....
Avec en plus trois pays : la côte, l'arrière-pays et le haut pays et aucun ne se ressemble et pas certaine que l'un était plus enviable que l'autre...
Et autre fois deux contrées, la Provence d'un côté et le comté de Nice de l'autre.
Quant au château, il faut les chercher à la loupe...
Et puis un jour il y a eu les Anglais, puis les Russes...Ou l'inverse, je n'étais point là ;-)
2 De Sax/Cat - 28/07/2013, 19:33
Beh c'est un peu pareil partout.
La côte bétonnée et privatisée
l'arrière pays un peu moins bétonné
une grosse ville bourgeoise (Montpellier), une autre un peu moins grosse et un peu moins bourgeoise (Sète) et une autre entre les deux et en cours d'embourgeoisement (Béziers que je ne connais que par ses entrées-sorties d'autoroute)
Sauf qu'on n'ose pas trop parler de gastronomie languedocienne.
3 De arielle - 28/07/2013, 20:14
@Sax/Cat : Pas de gastronomie ici non plus...
Mais nous parlions d'avant Sax, bah il y a bien des terres par chez vous mais bonjour l'arrosage par contre Sète comme port de pêche , je ne sais pas de quand ça date...Mais Montpellier a eu son heure de gloire universitaire.
4 De Sax/Cat - 28/07/2013, 20:46
Oui il y a encore quelques terres non bétonnées
- pour faire de la vigne pour essayer de faire un vin buvable (mon âme bordelaise bondit en voyant l'arrosage de la vigne)
- nouveau, certains ont trouvé malin d'essayer de faire du maïs. Oui, du maïs, alors qu'il y a tout juste assez d'eau pour les besoins élémentaires de la population, on voit maintenant des canons pour arroser du maïs qui n'a quasiment aucune chance de produire autre chose que des subventions.
5 De arielle - 28/07/2013, 20:56
En fait, il faudrait pouvoir comparer les trois départements au moyen-âge et au 18 éme siècle ou bien lire Braudel , mais j'ai la flemme :-))))
Ici aussi il y a des coins sauvages et pour cause le relief les préserve et les km qui tortillent jusqu'à la côte aussi !
Chez vous par contre tout est possible !
Mais bon je suis issue d'une famille de petits bétonneurs ( rien dans le domaine touristique)et je ne vais pas cracher dans la soupe ;-)
Sincèrement Bordeaux et Nice m'ont toujours paru plus bourge que Montpellier.
6 De Sax/Cat - 28/07/2013, 21:15
La seule ville que j'arrive à supporter par ici (quoique très bourge aussi, et en plus très anglaise) c'est Pèzenas.
7 De arielle - 28/07/2013, 22:36
Oui, mais hors saison ! Sauf que hors saison le musée Lapointe est fermé ! Et en juillet/aout ça doit être très bobo:-)))
Je trouve la cité de Brassens très séduisante, je crois même que je pourrais y vivre mais je ne sais rien de ses habitants.
8 De Sax/Cat - 29/07/2013, 09:53
@arielle :
Le musée Lapointe, on en a vite fait le tour !
9 De Sax/Cat - 29/07/2013, 10:02
@arielle :
A Sète j'aime bien les rues aux noms fleurant bon les révolutions françaises et russes :-)
10 De arielle - 29/07/2013, 10:59
@Sax/Cat : éh, éh ! Je vous ramènerai une photo de Leningrad, promis ;-)