Autolyse assistée

Nos sociétés modernes nous promettent de soigner tous nos bobos, de nous faire vivre vieux et en bonne santé, de vaincre la mort. Dans le même temps, ces mêmes sociétés nous aident à avoir des enfants. Si l'on naît plus et que l'on meurt moins, on va vers un accroissement de la population. C'est pourquoi il est impérieux que nos sociétés proposent des idées innovantes.

J'étais en train de conduire et j'allais vers Périgueux. J'allais au travail. J'avais été obligé de gratter le pare-brise avant de partir et ça ne m'avait pas plus parce que je n'avais rien d'autre pour le faire que mes ongles. J'avais eu froid aux doigts et cette sensation avait duré sur au moins vingt kilomètres.
J'étais donc occupé de manœuvrer les pédales, levier et volant et il faut croire que cela me laissait suffisamment de cervelle inemployée puisque je me suis mis à réfléchir à un modèle de société. Rien de moins. Je vais, dans ce billet, vous faire part du résultat de mes cogitations matinales et routières. Pour commencer, je vais attaquer par le début.

Les gens veulent vivre

Dans leur grande majorité, les personnes que vous pouvez connaître ou croiser veulent vivre. Pourquoi ? Parce qu'elles sont heureuses de vivre pour certaines d'entre elles ; par habitude pour les autres ; par ambition de faire quelque chose de leur vie pour d'autres encore. Il y a plein de raisons de vouloir vivre. Des raisons rationnelles et d'autres qui le sont moins. Alors que la seule certitude que cette vie que l'on n'a jamais demandée nous accorde, c'est celle que nous mourrons un jour ou l'autre. On ne sait habituellement ni quand ni comment mais on sait qeu l'on mourra. On cherche à se le cacher, on n'y pense pas, on se dit que ça arrive aux autres mais, tout de même, la mort reste tapie là, quelque part dans notre esprit. On a beau faire, on a beau être optimiste ou croyant, on sent bien confusément qu'il serait étonnant que la mort nous épargne totalement, qu'elle nous oublie dans ses registres, comme si une fiche s'était égarée quelque part. Disons-le, ça n'est jamais arrivé. Tout être vivant meurt un jour, qu'il soit végétal ou animal. Et même les minéraux, si l'on y regarde bien.
Les gens heureux ont une raison pour ne pas vouloir que cela s'arrête. On est comme ça, nous autres les humains, on aime faire durer. On est heureux parce que l'on a de quoi s'abriter et se vêtir et manger ; on est heureux parce qu'il y a plus malheureux que soi ; on est heureux parce que l'on est amoureux ; on est heureux parce que l'on a plein d'argent et que l'on peut consommer. Les raisons d'être heureux, de connaître ce sentiment, sont multiples et chaque personne heureuse l'est pour des raisons qui lui sont propres. Pour toutes ces personnes, la question du désir de mourir ne se pose pas. La vie ! La vie encore et toujours ! D'accord. La société respecte et comprend.

Les gens souffrent

Mais il y a d'autres personnes qui ne sont pas heureuses. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons. On va avoir la personne qui se rend compte que sa vie est un ratage complet. Elle n'a jamais rien réalisé, elle n'intéresse personne, elle n'est pas riche, elle doit se débattre comme elle le peut dans une société qui ne lui laisse qu'une chiche place. Il y a le vieux qui se sent diminué et abandonné. Il y a le malade qui souffre et qui n'attend plus rien de la médecine. Il y a le pessimiste-défaitiste qui se dit que "à quoi bon ?". Il y a des personnes qui n'ont jamais demandé à venir au monde et pour qui la vie est une longue lamentation. Il n'ont jamais demandé à vivre et ils préfèreraient peut-être arrêter. Toutes ces personnes qui n'ont aucun but, aucune envie, aucun rêve peuvent espérer que la société leur vienne en aide. Le suicide est vieux comme le monde (enfin je le suppose un peu). Après, pour le suicide, il faut avoir un peu de courage. Ou beaucoup de lâcheté. Je ne sais pas. J'ai longtemps réfléchi à cela et je n'ai jamais trouvé de réponse à mes questions.
Mais que ce soit du courage ou de la lâcheté, il faut tout de même se résoudre à passer à l'acte et je pense que beaucoup de personnes n'osent pas. Ou bien, ils ne savent pas comment s'y prendre. Ce n'est pas forcément si simple. Il y a la peur de souffrir, la peur de l'après. Il y a aussi l'interdit. Se suicider, c'est sans doute briser un tabou.
Je n'ai jamais réfléchi sérieusement à me supprimer. Je n'en ai, pour le moment, jamais vraiment eu l'envie ou le besoin. Non pas que je considère ma vie comme particulièrement exaltante mais plutôt parce que je n'ai pas encore imaginé que la mort le serait beaucoup plus. Du coup, je suis toujours vivant. Je le prouve en écrivant ces lignes.

La société apporte une solution

Comme je le dis dans l'introduction, nous sommes dans une situation sociétale qui veut éviter aux gens de tomber malade et de mourir tout en aidant les gens à avoir des enfants. Le récent débat sur le "mariage pour tous" et son corolaire qui est la procréation médicalement assistée est un exemple parmi tant d'autres. C'est le droit à l'enfant. On nous dit que quiconque le veut devrait pouvoir avoir un ou plusieurs marmots. Tant que ce n'est pas une obligation, ça me va.
Le souci, c'est que si l'on ne meurt plus et si l'on naît de plus en plus, la planète aura du mal à porter tout ce monde. C'est un souci réel. Et alors, ce matin, en conduisant, j'ai eu une idée géniale !
Nos sociétés devraient offrir une aide à la mort institutionnelle. Pour les malades incurables, bien sûr, la garantie d'une mort sans douleur. Pour ces personnes, je suppose que ce serait déjà beaucoup, de ne plus souffrir. Pour les personnes écartées de la société triomphante, chômeurs, déglingués, dépressifs profonds, la société pourrait offrir cette aide à la "disparition" sous une forme agréable. Par exemple en proposant une semaine de vie agréable. Une semaine dans un endroit paradisiaque où la plupart des désirs seraient exhaussés. Au terme de cette semaine, on mettrait un terme au calvaire de la personne. Humainement, dignement.
Bien sûr, tout cela serait basé sur le volontariat. Il ne serait aucunement question que la société décide de qui doit vivre et de qui doit mourir. Au passage, il me semble que c'est ce que fait la société actuellement, d'une manière on ne saurait être plus cynique. Quelle est l'image de la réussite que nous propose nos sociétés ? Regardez les publicités, vous le saurez ! Et peut-être prendrez-vous conscience de votre situation par rapport à ce que nos sociétés attendent de ses membres.
Peut-être que cette solution permettrait des accords du style "gagnant-gagnant". Pour la société, moins de débris à traîner ; pour les débris, plus de souffrance à subir. Il est à mon avis indispensable et inévitable que nos sociétés riches avancent dans cette direction.

Demain, jour de feuilleton. Je vous souhaite une bonne nuit et une bonne réflexion. Bonsoir.

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