Malgré tous mes efforts, je crains de ne pas être suffisamment mauvais. Lorsque j'étais jeune, j'ai lu "Par delà le bien et le mal" de Nietzsche. J'ai cru à l'époque comprendre certaines choses de cette lecture.
Aujourd'hui, j'écoutais Claude Lanzmann qui parlait en particulier de "Shoah". Il parlait aussi de Hannah Arendt et de son idée de la banalité du mal. Il s'opposait à cette idée que la philosophe exprimait pour décrire Adolf Eichmann lors de son procès. Elle estime que Eichmann est un être banal, bien en peine de faire le tri entre le bien et le mal. Selon elle, le mal est aussi banal que la nature humaine.
Je n'ai pas vu "Shoah". Je n'en ai jamais eu l'occasion et, je dois l'avouer, je n'ai pas fait grand chose pour provoquer cette occasion. C'est un film très long, il faut réellement prendre la décision de voir ce film pour le regarder. Pour autant, j'ai lu des livres, j'ai vu d'autres films et j'ai entendu plusieurs émissions sur le thème de ce que l'on appelle "barbarie nazie". Ce soir, j'écoutais Claude Lanzmann expliquer comment il menait son enquête pour son film, comment il piégeait les acteurs de la folie nazie pour avoir du son et des images. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tout cela empêche de penser que ce mal là était tout à fait banal.
Penser à la banalité en parlant de ce sujet, c'est dire que tout homme, tout être humain, porte en lui la capacité de l'horrible, de l'indicible. Par moments, il m'arrive de penser que le plus coupable de tous n'est pas Adolf Hitler. Après tout, il pouvait être malade. Un malade mental fou à lier mais malade tout de même. Ceux qui l'ont suivi, les hauts dignitaires, eux, ne pouvaient pas être tous fous. Je ne parle pas des "petites gens", de ceux qui ont mis Hitler à la tête de l'Allemagne. Le peuple est bête et manipulable, on le sait. Je ne parle pas non plus de ceux qui ont obéi. Ils sont peut-être méprisables, lâches, veules, intéressés ; ils sont sans doute responsables à leur niveau, je ne dis pas le contraire ; je dis juste que les plus coupables sont ceux qui étaient aux côtés du guide.
Si l'on accepte l'idée de la banalité du mal, pourquoi n'accepterions-nous pas l'idée de la banalité du bien ? On donne de la valeur au bien, on refuse de le faire pour le mal. J'en reviens à ce que nous disait Nietzsche. Il n'y a ni bien ni mal. Il est bien trop simple de partager le monde de manière si binaire, si manichéenne. Et c'est moi qui dit ça ! Misère !
L'horreur du nazisme n'a pas guéri l'humanité. Rien ne peut nous permettre de penser que nous n'aurons plus jamais d'expérience semblable. Ce soir, sur France Inter, preuve de la pluralité du service public, Marine le Pen était invitée d'une émission et déblatérait ses conneries habituelles sur l'immigration. Ni bien ni mal, certes. Mais pourriture, ça, il y a.
Pour ma part, donc, aussi mauvais que je puisse l'être, je ne pense pas que je serais capable de tant de saloperies que les nazis. On ne peut jamais jurer de rien, c'est une chose entendue, et je serais bien en mal[1] de prouver quelle aurait été mon attitude au temps des années noires de l'occupation et de la collaboration en France. Pourtant, il me semble bien que j'aurais eu quelque menu scrupule à être un parfait salopard.
Je n'ai pas vu "Shoah" mais j'ai bien l'intention de le faire, désormais. Il va falloir que je réfléchisse à cela.
Notes
[1] Hi, hi, hi
1 De chantal - 09/03/2011, 21:58
Le bien, le mal, le blanc , le noir...
C'est un peu la représentation du Yin et du Yang.
Yin, le féminin, le froid (ça c'est étonnant, mais bon) négatif (et vlan !),
Yang le masculin, la chaleur (oui ça peut), le positif (ça peut aussi).
Bref, dans ce symbole, je veux parler des deux signes représentés dans le taiji tu (c'est comme ça que s'appelle cette roue), il y a : dans la partie blanche un point noir, et dans la partie noire un point blanc. En conclusion rien n'est jamais totalement "mal", un germe de positif subsiste, ainsi que dans la partie blanche rien n'est jamais totalement "blanc" puisqu'un germe négatif existe. Je pense que bien et mal font partie de l'humain, et que les proportions sont propres à chaque individus.
2 De Lib - 09/03/2011, 23:46
Le mal et le bien ne sont toujours que relatifs et civilisationnels .. Le mal des père blancs n' était ils pas le bien des petits nègres ?
;o)
3 De clafy - 10/03/2011, 00:23
C'est un peu le thématique des Bienveillantes. Que le mal, l'horreur, la boucherie, cela devient banal, et que finalement, faire du mal était comme faire du bien. C'est la même idée de l'Histoire d'O, qui explore la dégradation de la sexualité et l'érotisme jusqu'au torture, et ensuite, jusqu'au point où cela n'a plus aucun sens.
Shakespeare en parle aussi, qu'il n'y a rien de tellement bon que cela ne puisse pas faire du mal (trop d'alcool, par exemple), et rien de tellement mal que cela ne puisse pas faire du bien (on fait moins de génocide qu'avant - en Europe, au moins !).
La pire chose de la Shoah, après toutes ces années, me semble-t-il, est que maintenant Israël est en train de faire la même chose aux Palestiniens que l'Allemagne nazie a fait aux Juifs (et aux cathos, aux gays, aux arriérés) et que personne ne voit le parallèle.
Si j'avais vécu pendant la guerre de '39, j'aimerais penser que j'aurais fait "la bonne chose". Mais j'avoue que si je pensais que trahir quelqu'un d'autre allait sauver mon homme, par exemple, je pense que j'aurais fait ce qu'on demandait.
Beau sujet, Michel, merci pour la possibilité d'y réfléchir.
4 De chantal - 10/03/2011, 06:14
clafy, il est certain que pour sauver un proche on puisse être délateur, mais dans ces circonstances qui est réellement l'instigateur ?
Bien sûr aux vues de la personne dénoncée, il y a "mal" et" bien" aux vues de celle sauvée.
Je pense à l'histoire d'Oskar Schindler, il y a eu des hommes et des femmes remarquables, et il y en aura toujours. Le grand malheur est que le "mal" lorsqu'il sévit fait beaucoup de victimes.
5 De zaréelle - 10/03/2011, 11:56
Beaucoup de questions sérieuses et intéressantes sont soulevées dans ce billet qui demanderaient , sans doute, de longs développements auxquels je préfère renoncer pour faire court.
Il existe un certain nombre de documentaires sur la montée du nazisme et la Shoah dont De Nuremberg à Nuremberg de Frédéric Rossif. Je ne sais plus si c'est dans celui-ci que j'ai vu des extraits du procès de Nuremberg ou dans un autre- J'en ai tant vu- C'était troublant de voir ces hauts dignitaires nazis assis sur le banc des accusés avec somme toute des personnalités différentes: certains étaient dans le déni total, peu dans le remord.Certains ont commis les pires horreurs et n'en étaient pas moins des pères, des maris, des grand-père aimants.Autrement dit, l'individu pervers ne l'est pas à temps complet ! De plus on peut être atteint d'une maladie mentale structurée ou pas et être tout à fait conscient et responsable de ses actes. Le Bien et le Mal restent quand même des concepts judéo-chrétiens et si ,pour moi, à l'est d'Eden, Abel et Caïn en sont une représentation, ils sont aussi le même personnage et exprime toute la dualité qui est en nous.Après comme dit Chantal, c'est une question d'équilibre et de nuance et d'intégration des interdits ( le fameux surmoi de Freud). La question de savoir qu'aurais-je fait à cette époque ? J'ai longtemps cru que bien évidemment ma conduite aurait été non pas exemplaire mais exempte de "saloperies".Mais au fond je n'en sais rien car c'est tout à fait impossible de se projeter dans cette époque a posteriori. Sur ce bonne journée ! Sur ce bonne journée.
6 De cant - 12/03/2011, 12:56
Pas si simple, hein ? 2 idées : d'abord sur l'idée du MAL comme un tout. Je pense que la folie nazie a pu se développer car chacun a participé par un petit morceau d'action. Il n'y a donc pas un MAL ( sauf à le reconstruire à postériori), personne n'est responsable de TOUT le mal. Je suis d'accord avec vous sur le fait que l'entourage direct d'Hitler est aussi responsable que lui. Mais des centaines de milliers de personnes ont été responsables par inertie, silence, complicité active ou passive, en refusant de voir la conséquence de leur comportement. Donc, idée que ce sont des petits morceaux de mal qui s'additionnent , et dans ce sens, on pourra très bien être complice de participer à une monstruosité. Deuxième idée pour faire avancer : la fameuse expérience de Milgram ( voir Wikipédia) va dans le sens des idées d'Hannah Arendt. C'est pas très rassurant ....