Moi, je crois à une certaine universalité du genre humain. Dans les grandes lignes, nous sommes tous à peu près pareils. Dans l'exception, on trouve des personnes qui ont trop de capacité à l'empathie et d'autres qui on un grave déficit à plaindre et comprendre les autres. On va avoir des êtres humains qui vont se donner corps et âme pour aider son prochain ; on va avoir des êtres humains (eux aussi, oui) qui vont devenir tueurs en série, tueur en Syrie[1], engeance suprême ou gestapiste. Et puis, il y a tous ceux qui constituent le plus grand nombre[2]. J'ai la prétention de faire partie de ce gros ventre mou. Je ne suis ni "bon" ni "mauvais". Du moins, je ne suis ni l'un ni l'autre à temps plein. Je navigue entre ces deux états à la faveur de l'instinct du moment.
L'affaire concerne le drame de Fukushima et plus particulièrement celui en cours lié à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Je ne sais pas si vous suivez les événements. Moi, oui. J'essaie de me tenir au courant, au moins superficiellement. L'autre jour, j'ai lu que TEPCO s'échinait à construire piscine après piscine pour tenter de garder sous contrôle le maximum de mètres cubes d'eau contaminée. Sans doute est-ce là ce qu'il faut faire pour parer au plus pressé mais ça m'a un goût de fuite en avant qui n'est pas de nature à me rassurer sur l'avenir du site et de la région. J'ai entendu dire que l'on avait l'idée de placer des filets au large de la baie de Fukushima non pas pour arrêter la radioactivité qui se répand dans l'océan mais pour éviter aux poissons et autres crustacés d'aller frayer au large et de provoquer on ne sait quoi. J'ai aussi lu que l'n imaginait de faire un mur de glace pour empêcher l'eau contaminée de partir trop loin. Au moins, cette catastrophe nucléaire montre-t-elle que l'homme n'imagine jamais mieux que dans l'urgence.
Et donc, alors que je me rendais compte que le sujet ne manquait pas de m'intéresser, je me suis demandé ce qui me plaisait tant dans tout cela. Je ne suis pas directement concerné[3] par cette catastrophe. Je ne suis pas au Japon, je n'ai pas subi le tsunami, je ne vis pas ce que vivent les habitants de la région de Fukushima. Je suis loin, dans un coin peinard de Dordogne, il fait beau et je n'ai pas à me plaindre.
Alors quoi ? Et bien, ma foi, il me semble que les raisons de cet intérêt ne sont pas jolies-jolies. Je me demande si, tout simplement, le plus humainement du monde, je ne serais pas en train de me repaître du malheur des autres. Oh ! Bien sûr ! Je les plains, les Japonais ! Je les plains beaucoup et je peste contre l'incurie et l'irresponsabilité des dirigeants de TEPCO. Oh là là ! Oui ! Vous pouvez me croire. J'ai tourné le potentiomètre de l'empathie à fond après avoir basculé l'interrupteur du centre de l'émotion sur "on". Un peu comme lors de l'ouragan Katrina, du tremblement de terre de Haïti ou de l'évocation de Auschwitz.
En fait, je ne prends pas de plaisir pervers à savoir le malheur des autres. C'est plus simplement un mélange de fascination et de sidération. Il me semble que c'est justement l'empathie, le fait de se mettre en pensée à la place de l'autre qui produit ce comportement bizarre. Il m'est arrivé de me sentir mal et de presque ressentir de la douleur au récit d'une personne qui avait subi une opération chirurgicale douloureuse ou un accident grave. Sensation très étrange puisque le corps semble souffrir alors que l'esprit sait bien qu'il n'y a pas péril en la demeure. Il n'empêche que j'ai ressenti ce genre d'état plusieurs fois. Je ne sais pas si "ça" le fait à tous. Je ne prends donc pas de plaisir au malheur des autres. Ou alors, si, parfois, lorsque ça concerne quelqu'un que je hais vraiment. Mais c'est différent. C'est peut-être malsain mais, là encore, c'est humain.
Et je me suis dit qu'une forme d'humour est basée sur tout cela. L'humour noir et cruel qui ne fait qu'exorciser le mal pour l'éloigner, le tenir à distance. C'est presque de l'ordre de l'instinct de survie, ce truc. J'ai lu ou entendu quelque part des récits rapportant l'humour utilisé à des fins thérapeutiques dans les camps de concentration, dans les goulags (liste non exhaustive). Face à l'insupportable, quelle attitude avoir ? Lorsque vous êtes directement impliqué, le choix est, il me semble, assez restreint. Admettons que vous soyez victime d'un accident, que vous soyez broyé, déchiqueté, mal en point. Vous souffrez atrocement et il est possible que vous ne choisirez pas l'option du détachement humoristique mais que vous préférerez vous plaindre, crier, pleurer, appeler votre mère et un médecin. Imaginons maintenant que vous soyez informé d'une tragédie qui se déroule loin. Vous n'y pouvez rien ou pas grand chose. Que faire ? Là, le choix est déjà plus difficile. Vous pouvez vous perdre dans des lamentations ou bien traiter la chose avec humour. Vous pouvez aussi choisir d'agir et de partir avec volonté et détermination sur les lieux de la tragédie pour aider mais là, il faut être du style mère Teresa. Je ne suis pas de ce style.
Le malheur des uns
Que ce soit un tremblement de terre, une épidémie, une famine, un ouragan, un tsunami ou une bonne grosse guerre avec plein de morts et de mutilés, du moment que ça se passe loin de chez nous, tout va bien.
1 De arielle - 06/09/2013, 11:41
"se mettre à la place de l'autre", ce n'est pas l'empathie même si nous employons cette phrase dans le langage courant à tort et à travers ! Justement se mettre à la place de l'autre c'est recentrer le vécu de l'autre sur soi-même. C'est ce que vous ressentez quand on vous décrit une opération chirurgicale. Ce que vous éprouvez ce n'est pas de l'empathie, c'est de la contamination émotionnelle. En d'autres termes, ce que vous éprouveriez vous face au même événement. Genre : putaingue si c'est ça je préfère que ce soit arrivé à l'autre qu'à moi. Rires. Une réaction bien humaine sauf à être un rien maso.
L'empathie c'est une tentative de compréhension du vécu (ressenti) d'autrui via une écoute attentive (vraie). Et dans compréhension, il y a "avec". Etre avec l'autre. Pas ressentir avec. Surtout pas.
Bien sur, pour moi, et pour bien d'autres, c'est la base de la relation psychothérapeutique...
Mais en dehors dans les relations individuelles et là cette capacité de compréhension, on en fait usage ou pas. Chacun est comme il est et c'est comme on veut.
Pour ce qui est de ces drames humains " à grande échelle" ou des actes isolés particulièrement sordides , je crois effectivement qu'il y a un phénomène de "sidération" . Comment est-ce possible ? Est-ce que je fais bien partie de l'espèce humaine ? Suis-je capable de faire ça ? Qu'aurais-je fait ?
Le bien et le mal. La dualité.
Pour TEPCO, c'est différent, il n'y a pas volonté de nuire à la base. Avec les centrales nucléaires, nous sommes dans la négation: ça n'arrivera pas. Et vlan quand ça arrive, on est bien dans la merde hein et la gestion de la chose , elle est un peu olé olé !!! Ah ben oui, ils n'avaient pas pensé à ces coulées d'eau qui passent en dessous... Bien sur qu'il est pas bien difficile d'avoir de la sympathie pour cette population et pour nous ;-)
Mais bon , comme vous je ne suis pas Mère Thérésa...Ni Dieu. Quoique chaque fois que je rentre de voyages ( particulièrement cette année ) j'aimerais bien être Dieu ou Marx en sachant au fond très bien que cela ne changerait rien...
Alors oui on fait ce qu'on peut...
Pour l'humour noir, oui, mille fois oui, c'est " un outil de survie".
Mince je me suis laissée aller à être sérieuse et à faire ma pédante ( mouarff). Du coup, j'ai élagué mon propos et ça va pas être facile de me comprendre :-))))
PS: Bill te fais pas de bile !
2 De michel - 06/09/2013, 12:26
Merci pour ces précisions intéressantes. Il me semblait que la notion d'empathie sensorielle existait, au moins dans le monde des neuro-sciences. Je pensais avoir lu quelque chose à ce sujet mais je n'ai peut-être rien compris.
3 De arielle - 06/09/2013, 12:48
@michel : Ce n'est pas incompatible. Nous sommes bien une unité psychosomatique avec des processus en feedback et je ne pense pas que vous ayez mal compris. Donc pas question pour moi de rejeter l'approche des neurosciences. Mais comment tout cela s'imbrique-t-il ? Nous ne savons pas encore.Donc bien sur j'interprète :-)
4 De shanti - 06/09/2013, 13:49
Vous allez pouvoir juger de mon manque d'empathie, tout ceci me laisse, non pas indifférente, mais pas loin.
Pourquoi, peut-être que j'ai baissé les bras, peut-être que tout ceci était tellement prévisible qu'il me paraît inutile d'en parler.
Bien sûr, nous n'aimerions pas être à la place des japonais.
Mais dites-vous bien que nous y sommes tout de même plus ou moins.
Leur tragédie est immédiate pour eux, pour nous latente. Je veux parler des répercutions, il y a ou en aura forcément.
Maintenant en ce qui concerne l'empathie je ne suis pas certaine que l'on en soit réellement capable.
Je partirai sur le fait que pour se mettre à la place de l'autre, il faut "capter" son ressenti, son mode de pensée.
Je m'explique lorsque l'on "se met à la place de quelqu'un d'autre" nous ne pouvons le faire réellement qu'à travers notre propre chemin mental.
Est-ce que vous me suivez ?
Bref, je pense que l'on peut avoir de la "pitié", je n'aime pas trop ce mot, ou de la sympathie, ce mot-ci on pourrait penser que l'on se réjouit.
La sensibilité de chacun fait que l'on est capable ou non de s'intéresser à l'autre et à son sort.
5 De Juliet - 07/09/2013, 19:23
En ce qui me concerne j'ai tendance à prendre les choses de plein fouet et je suis souvent dans cet état de fascination/sidération que tu décris. Je ne me considère ni pire, ni meilleure que mes semblables puisque je suis de la même espèce. C'est peut être ça qui me questionne le plus. Que serais-je capable de faire dans d'autres circonstances ? Je ressens comme toi la douleur d'autrui d'une façon parfois insupportable. J'évite donc de m'y exposer... un peu lâche mais je connais mes limites ! Concernant Fukushima j'ai tendance à croire que quand il y a choc il y a onde de choc et qu'à un moment donné, on est dedans. Ça peut être à très faible dose, de façon homéopathique dirons-nous, mais on ne peut pas être en-dehors. Cette onde de choc nous a déjà touché moralement... Je me souviens aussi du jour où en rentrant chez moi j'ai vu les images des tours qui tombaient à Manhattan. Je suis tombée par terre, littéralement. Mes jambes se sont dérobées sous moi et les larmes ont jaillis de mes yeux. En une seconde je suis tombée avec ces tours. Encore aujourd'hui cette réaction totalement viscérale m'étonne. Je suis généralement dans le self-contrôle. Mais il faut croire que parfois l'onde de choc est particulièrement violente... L'humour est intéressant dans bien des cas car il met de la distance mais c'est un vaste sujet et j'ai déjà été très bavarde !
6 De arielle - 08/09/2013, 08:46
@Juliet : Connaître, c'est limite, ce n'est pas lâche, c'est essentiel !
7 De Lib - 08/09/2013, 10:59
"L'humour noir et cruel qui ne fait qu'exorciser le mal pour l'éloigner, le tenir à distance. C'est presque de l'ordre de l'instinct de survie, ce truc."
C'est ben vrai , ça !..
Pour ma part , ce qui me touche dans ce drame de Fukushima , c'est qu'il peut potentiellement être le mien à n' importe quel moment .. et que je doute de plus en plus de l' infaillibilité prêchée de la technologie nucléaire ...C'est en cela que je me sens directement concerné par cet évènement ... Pour ce qui est de mon ressenti des peurs et des souffrances d' autres congénères , il en va bien autrement ...et je vais tenter d' être honnête , il faut avoir vraiment vécu la chose , ou qu' un très proche peut-être l'ait vécu , pour que cela m' émeuve vraiment au point de m'en sentir meurtri à mon tour ... C'est par exemple , le cas de la guerre civile syrienne et de tous ces massacres de part et d' autre que la presse (qui ne devient plus qu' à sensation) ne cesse de nous rapporter ..
Que l' être humain soit potentiellement un animal monstrueux et bien myope n'est pas une grande découverte chez moi .. et la succession de ses erreurs mille fois répétées au cours de son histoire , ne fait au fil du temps , qu' accroitre le dégout que j' éprouve de ma triste race ..
Mieux vaut donc en rire qu' en pleurer ..
8 De Liaan, le gars pratique - 08/09/2013, 15:29
Les histoires d'empathie, tout ça, mouais...
Je ne vais pas me lancer dans des phrases interminables, je réagis comme tout être humain de base, cela me fais chier de voir que l'on s'entretue pour souvent des couenneries de merdes à la con, style religions tout aussi à la con...
- Ma mère, disait une bonne sœur devant la Mère Supérieure, j'en ai marre d'être bonne sœur, je veux être prostituée, maintenant !
- De quoi ?
- Oui, je veux être pute, quoi !
- Ah bon ! Vous m'avez fait peur, j'ai cru que vous vouliez être protestante !
Bref, le truc que je remarque dans votre dessin, c'est ce drapeau japonais "d'avant".
(j'ai vu recemment, une histoire du Japon avec cette période nationaliste qui était tout sauf, celle d'être merveilleuse...)
Sinon, envoyez ce dessin au Psikopat pour les dessins d'actualité, et vous aurez toutes les félicitations des millions de lecteurs du Psikopat, cher Michel !