La qualité se perd

Tout fout le camp et c'était bien mieux dans l'temps. Au risque de paraître passéiste, je considère que depuis quelques années nous sommes entrés dans le temps de l'esbroufe, de l'épatant, du clinquant et du facile.

On a cru que la technologie allait aider l'expression artistique. Dans beaucoup de domaines, l'ordinateur a trouvé sa place à côté des outils traditionnels quand il ne les a pas remplacés. Il y a quelques années, les ordinateurs personnels, et l'arrivée des premières caméras numériques accessibles au grand public, nous ont fait croire que nous allions tous pouvoir tourner et réaliser, monter, des films chez nous. Des logiciels de montage sont apparus et ont presque été donnés. Il n'y avait plus qu'à se mettre devant l'écran et à faire. Nul besoin de formation, on nous disait que c'était intuitif.
Dans les faits, on peut aisément s'en rendre compte en perdant son temps sur les plate-formes de mise en ligne de vidéos, on constate que si les cinéastes n'ont jamais été aussi nombreux, ils n'ont jamais été aussi mauvais. Du temps lointain où le cinéaste amateur devait se contenter d'une caméra 8mm ou Super 8, il me semble que l'on faisait bien plus attention à ce que l'on filmait. Et si le résultat n'était sans doute pas à la hauteur de ce que pouvait produire les "vrais" cinéastes, on sentait que l'on avait fait des efforts pour ne pas trembler, pour ne pas filmer de travers ou pour ne pas perdre trop de pellicule.
Aujourd'hui, on filme avec un téléphone portable ou avec son petit appareil photo numérique. Le montage se limite souvent à ajouter de la musique et quelques effets pré-mâchés. On confie tout cela à l'un ou l'autre des sites de mise en ligne de vidéo et l'affaire est dans le sac.
Ce qui est grave, c'est bien que cette baisse de qualité a été admise par le public et fait à présent figure de norme. Maintenant que l'on regarde ses films en DivX sur l'écran de son PC, on ne parvient plus à voir la qualité d'une image argentique sur du film 35mm projetée sur grand écran. De toutes façons, les films actuels sont tellement plein d'effets spéciaux conçus sur ordinateur que l'on n'a plus accès qu'à des pixels. Il est bien fait, le film de James Cameron avec ses personnages numériques. Les paysages sont époustouflants, c'est vrai, mais on n'y croit pas un instant. Il n'y a plus de magie.

Autrefois, le cinéma d'animation était réalisé à la main. On dessinait, on modelait, on coupait à la main. C'était un travail d'artisan. Aujourd'hui, c'est l'ordinateur qui impose ses limites et impose ses facilités. On voit dans les films d'animation réalisés par informatique qu'il est devenu très simple de faire une chevelure où chaque cheveu est présent. Dans un mouvement, on est épaté de voir un mouvement ondulatoire qu'il aurait été impossible de rendre avec les méthodes traditionnelles. Par contre, on voit aussi que l'informatique ne permet pas la folie rendue dans des dessins animés des années 40. Je regarde un Disney de la bonne époque et une production de Pixar actuelle et je préfère le vieux Disney. L'ordinateur permet de faire des prouesses techniques, il ne remplace pas le talent.

En photographie, c'est la même chose. Il y a encore quelques années, on avait un appareil, plus ou moins bon, plus ou moins cher, plus ou moins performant ou complexe, et on faisait de la photographie en faisant attention à ce que l'on faisait et en ayant un minimum de connaissances. Je pense que tous ceux qui ont débuté au temps de la photographie argentique ont connu la première étape d'apprentissage qui consiste à accumuler des échecs et à analyser les raisons de ces échecs. Sans faire d'école, en discutant avec son photographe, en chinant des informations dans des revues, en parlant autour de soi, on apprenait tant bien que mal à maîtriser la vitesse et le diaphragme, le cadrage et la profondeur de champ.
A présent, nous avons des appareils photo numériques qui ont pour qualité première de permettre l'erreur et la multiplication des erreurs. On s'en fout, de l'erreur. On regarde, on efface et on essaie autre chose. Il faut reconnaître que là aussi, l'informatique a permis de mettre au point des appareils "automatiques" qui se débrouillent bien. Aujourd'hui, un appareil est en mesure de comprendre que l'on photographie une personne ou un paysage et de calculer les réglages en conséquence.
Je suis venu à la photographie numérique pour son côté pratique. Mieux que le Polaroïd, elle permet de voir le résultat d'une prise de vue immédiatement ; mieux que l'argentique, elle permet de changer la sensibilité du "film numérique" en fonction de ses besoins du moment. Je me souviens de l'époque où l'on pouvait rembobiner une pellicule en notant le nombre de prises de vue pour placer une autre pellicule de sensibilité ou de type différent (négatif pour diapositive, couleur pour noir et blanc, 400 pour 100 ISO). C'était follement drôle et pas pratique. Là, avec la même carte mémoire, j'ai tout ce que je veux.
Lorsque les photographies sont faites, je branche mon appareil photo sur l'ordinateur et je peux parfaire les réglages. Plus de saturation des couleurs, plus de netteté, moins de contraste, moins de lumière. Je bidouille jusqu'à ce que l'image me semble correcte. C'est bien. Je reconnais ne plus trop faire de photos avec mes appareils argentiques. Ce n'est pas une question financière, c'est plus de la fainéantise et du besoin de facilité.
Mais la qualité ? Est-ce que l'on trouve la qualité dans la photo numérique ? Il m'est bien difficile de dire ce que j'en pense aujourd'hui. Après quelques années de photo numérique, je pense que mes sens ont changé. Avec l'ordinateur, on peut agrandir la photo jusqu'à l'apparition du pixel et on peut traquer et corriger la moindre petite erreur. On a moins la vision d'ensemble, à trop regarder de près. Lorsque je regarde une diapositive au compte-fil, je vois le grain d'argent. Ce grain me semble brouillon et mal ordonné en regard des pixels arrangés en un quadrillage parfait. Du coup, j'ai une sensation de netteté moindre. Et pourtant ! Par jeu, pour remettre les pendules à l'heure, je prends parfois quelques photos faites avec un Leica M4 et son Summicron 50 et les observe attentivement. Je ne parviens pas à cette qualité avec mon appareil numérique. Et puis, soyons francs, la plupart des photos numériques que je fais ne quittent pas l'ordinateur et ne sont vues que sur écran. Le passage sur papier est souvent un peu décevant.

Il faudrait aussi parler de la musique mais je ne suis pas en mesure d'en parler. Je n'y connais rien et je ne pense pas que je produirais éventuellement quelque chose de plus intéressant en utilisant un instrument traditionnel qu'un outil informatique. Je pense que l'on pourrait parler de la musique en comparant la qualité d'enregistrement de la musique. Analogique contre numérique, compression de la musique et tout ça. Je ne suis pas compétent. L'autre jour, tout de même, je me demandais si l'on avait déjà tenté de jouer, d'une façon totalement numérique, une grande œuvre du répertoire classique. Je ne sais pas, moi. Par exemple, la 9e de Beethoven. Je suppose qu'il serait possible de mettre en place un orchestre symphonique virtuel. Ça, ça m'intéresserait d'écouter. Si jamais vous savez quelque chose sur le sujet...

Et quoi d'autre, encore ? Le dessin ? Ah, oui. Le dessin. Ça m'ennuie un peu d'en parler. C'est que ça me touche de près, ce sujet. Moi, vous le savez, je dessine à l'ancienne. Sur du papier au crayon. J'encre le plus souvent au pinceau et à l'encre de chine. Il n'y a bien qu'une chose que je ne fais plus du tout, c'est de mettre en couleurs d'une façon traditionnelle. Aquarelle, gouache, encres diverses ou crayons de couleur. Non. Je ne le fais plus. Pourquoi ? Pour deux raisons aussi mauvaises l'une que l'autre. La première c'est que j'ai peur de me rater ; la seconde c'est que je suis fainéant. Une autre excellente raison, c'est que, au fond, je n'ai pas de goût pour la couleur. Pour moi, la plupart du temps, mon dessin est fini lorsqu'il est encré.
Il y a de cela quelques années, je ne tenais pas compte de la mise en couleurs de mes dessins. Sauf si je voulais qu'ils soient en couleurs mais c'était plutôt rare. Lorsque j'ai commencé à travailler là où je travaille, on m'a expliqué que je faisais le dessin et que d'autres personnes se chargeaient de la mise en couleurs. Ces mises en couleurs sont faites à l'ordinateur. Je peux le dire, je n'ai jamais été satisfait des résultats. J'essaie de dessiner dans l'idée de mes influences qui viennent en grande partie de mes lectures enfantines et adolescentes. Ce sont les écoles belges et françaises. De Astérix et Achille Talon en passant par Gotlib et Franquin. Je trouve que les mises en couleurs "pour de vrai" sont vachement meilleures. Il faudra bien que je prenne sur moi et que j'essaie de colorier un dessin à la gouache et au pinceau, un de ces jours.

À suivre, un jour prochain : l'informatique nous rend bêtes.

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